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Le Monde: A la fin de la semaine, vous organisez une conférence à Salzbourg sur l'identité européenne. La définition des limites de l'Union est-elle à l'ordre du jour?
Wolfgang Schüssel: C'est une partie du thème. Mais il existe des frontières qui ne peuvent pas être tirées par des géomètres, qui relèvent de décisions politiques. Les limites peuvent être immatérielles ou géographiques.
Le Monde: Le processus d'élargissement doit-il être poursuivi ou faut-il donner, notamment en direction des pays qui ont voté non à la Constitution, le signal que cet élargissement ne peut être sans fin ?
Wolfgang Schüssel: C'est évident. L'élargissement ne peut pas être sans limite. Mais nous devons tenir les engagements pris jusqu'à présent. La Bulgarie et la Roumanie sont déjà acceptées. Les pays des Balkans ont une claire perspective européenne. Ils appartiennent sans aucun doute possible au contexte européen, du point de vue de la géographie, de la politique, des mentalités. La Turquie est un cas en soi. Elle a reçu le statut de candidat. Nous allons commencer les négociations. Nous ne devrions pas aller au-delà, car la capacité d'absorption de l'Union est aussi un critère important. Au-delà, nous devrions élaborer sérieusement une politique de voisinage. Ce sera un élément-clé de l'action de la Commission.
Le Monde: Dans une métaphore, vous avez dit que l'Europe avait un chef d'orchestre et des musiciens très professionnels. On peut regretter qu'il manque le livret...
Wolfgang Schüssel: L'Europe a besoin d'une partition avec des voix différentes et pas de solo. L'identité de l'Europe se compose de diverses identités.
Le Monde: En parlant de livret, je pensais au projet de Constitution...
Wolfgang Schüssel: La Constitution est moins un livret qu'un ensemble de règles du jeu. Il est très important que nous ayons un tel texte et je suis très content que la France participe à la discussion, qu'elle ne se retire pas en disant "nous avons voté non et maintenant la direction dans laquelle se dirige l'Europe ne nous intéresse plus". Je crois au contraire que nous devons comprendre quelles sont les causes du malaise. Il serait erroné de choisir un raccourci, en prenant l'article x, le paragraphe y, etc., pour élaborer une nouvelle formule. Autrement dit, la technique du garagiste : un pneu est crevé, on le remplace par un autre et on repart. L'Europe n'est pas une automobile mais un organisme vivant. Quelque chose n'a pas marché. Il faut soigner cette blessure. Cela demande du temps et des remèdes. Un de ces médicaments peut être le débat sur l'identité : qu'est-ce qui nous rassemble ? Quels buts avons-nous en commun ? Un deuxième remède peut être la subsidiarité. Il y a des domaines où on peut avoir besoin de plus d'Europe, voir l'énergie, d'autres dans lesquels il faut revenir plus près du citoyen. Nous sommes en train de cerner ces questions, avec un détecteur de mines ou avec une baguette de sourcier pour trouver des eaux thérapeutiques...
Le Monde: En proposant de choisir quelques éléments de la Constitution, le président Jacques Chirac n'emploie-t-il pas la technique du garagiste que vous critiquez ?
Wolfgang Schüssel: Non. Je comprends les choses autrement. Nous devons respecter le non des Français et des Néerlandais mais aussi la décision de ceux qui ont ratifié le traité.
Le Monde: Comment sortir de ce dilemme ?
Wolfgang Schüssel: En soignant les blessures. Ce ne sera possible que si nous posons les bonnes questions. Comme dans la physique quantique, la question crée la réalité. Et nous devons trouver des réponses convaincantes. Ne pas se précipiter et dire "la Constitution est morte". Si c'est le cas, ce n'est plus la peine de discuter. De toute façon, nous devons avoir résolu les grandes questions institutionnelles avant 2009, c'est écrit dans le traité de Nice. Nous devons établir un calendrier pour que ces questions soient tranchées au plus tard en 2007.
Le Monde: Comme par hasard l'année de l'élection présidentielle en France...
Wolfgang Schüssel: Il y a toujours des élections quelque part. Ce serait vraiment un jugement à courte vue si on interprétait le vote en France et aux Pays-Bas selon des critères de politique nationale. Ce serait ignorer le malaise existant aussi dans d'autres pays, y compris en Autriche.
Le Monde: Au Parlement européen, vous êtes revenu sur l'idée d'un impôt européen...
Je n'ai pas employé ce terme, qui laisse croire qu'on va encore prendre quelque chose dans la poche du citoyen européen. J'ai parlé d'accroître les moyens propres de l'Union. Si on veut une Europe forte, on ne peut pas éluder cette discussion. J'ai proposé qu'on réfléchisse à la taxation des mouvements financiers spéculatifs ou du transport international maritime et aérien, au profit d'une Europe qui serait au clair sur ses objectifs.
Propos recueillis par Daniel Vernet
Article paru dans l'édition du 24.01.06